Shâh ’Abbâs Ier et son page 

Le shâh Abbâs enlaçant un jeune page, musée du Louvre, (détail, 1627)
Le shâh Abbâs enlaçant un jeune page, musée du Louvre, (détail, 1627)

Installé à l’ombre d’un grand arbre au bord d’un ruisseau, Shâh ’Abbâs Ier se fait offrir une coupe de vin par un jeune échanson pour lequel il semble manifester une tendre inclination et qu’il enlace. Il s’agit d’une scène se passant en marge d’un banquet, probablement dessinée lors d’une des fêtes données par le souverain, peu avant le Nouvel An iranien qui se célèbre le 21 mars. Le peintre a, selon un usage fréquent à cette époque, calligraphié un bref poème à côté de sa signature.

Un des derniers portraits du souverain safavide ’Abbâs Ier

Le fameux roi réformateur, monté sur le trône en 1588, fut victorieux des Ottomans et des Ouzbeks ; il noua des relations diplomatiques avec les puissances européennes et prit Ispahan pour capitale de son royaume en 1598. Sa mort survint le 19 janvier 1629, moins de deux ans après la réalisation de cette peinture. Il est coiffé du bonnet qu’il portait en souvenir de ses campagnes dans le Caucase. Ses somptueux vêtements, comme ceux de son échanson, nous rappellent les magnifiques étoffes alors réalisées en Perse et exportées à travers le monde par les marchands arméniens.

Les voyageurs européens ont noté le goût de Shâh ’Abbâs pour les fêtes et pour le vin. Ils ont aussi remarqué son penchant pour les pages et les échansons séduisants. Celui-ci, avec ses boucles de cheveux et sa beauté ambiguë, pourrait, s’il n’était coiffé d’un turban, évoquer un personnage féminin. Un flacon de cristal est empli du vin que l’échanson a versé d’un flacon doré dans la coupe du souverain.

La scène pourrait aussi être envisagée sous un angle symbolique. Il existait un très grand nombre de courts poèmes persans dont la tradition remontait au Moyen-Âge, sortes d’invocations à l’échanson sâqi : le poète lui demande de lui fournir l’ivresse mystique en versant du vin dans sa coupe.

L’école du peintre Reza-e ’Abbâsi

Sur la droite, un distique persan, dont l’auteur n’est pas connu, est en harmonie avec le sujet immédiatement intelligible de cette peinture : « puisse la vie te procurer ce que tu peux désirer de trois lèvres, la lèvre de ton amant, la lèvre du ruisseau et la lèvre de la coupe ». Ce poème est suivi de la date, le mercredi 10 février 1627, et de la signature de l’artiste, Muhammad Qâsim Musavvir. Le même distique se retrouve sur une autre de ses peintures dans la collection Sadruddin Aga Khan.

Muhammad Qâsim semble être né à Tabriz vers 1575 et serait mort en 1659. C’est un des artistes fameux de l’école d’Ispahan. Bien que son style soit assez original, il faut le rapprocher de la manière de Reza-e ‘Abbasi, qui dirigea l’atelier du souverain, ’Abbâs Ier le Grand de 1603 à 1605, puis à partir de 1615 et qui mourut en 1635.

Muhammad Qâsim a réalisé un certain nombre de peintures, portraits de derviches, de jeunes femmes, d’échansons ou de princes, destinées à des albums. Il a par ailleurs illustré un Livre des Rois de Ferdowsi daté de 1648, conservé au château de Windsor ainsi que, vers 1650, une copie du Suz va Gudâz de Nava’i conservée à la Chester Beatty Library de Dublin ; les peintures de plusieurs autres manuscrits semblent pouvoir lui être attribuées. L’artiste a une manière spécifique de représenter des arbres noueux qui empruntent aux modèles persans et européens. On lui doit plusieurs nus féminins. Portraitiste de talent, il attache beaucoup d’importance à l’expressivité des personnages, parfois jusqu’à la caricature. Ici, comme souvent, la scène est construite suivant une diagonale.

Cachet

Sur cette peinture, un cachet de forme ovale a été imprimé deux fois, malaisé à déchiffrer ; il porte une devise en persan avec le nom de ’Ali. On le retrouve sur le portrait du page au gobelet d’or signé de Reza-e que conserve le Louvre et qui vient de l’ancienne collection G. Marteau (OA 7136). Ces deux pièces se trouvaient donc au XVIIIe siècle dans le même album.

Bibliographie

  • J. SOUSTIEL, Objets d’art de l’Islam, T. 2, Paris, 1974, n° 4, p. 26.
  • L’Islam dans les collections nationales, Paris, 1977, n° 249, p. 133.
  • A. ADAMOVA, “On the Attribution of Persian Paintings and Drawings of the Time of Shah ’Abbas I“, Persian Painting from the Mongols to the Qajars, Éditions R. Hillenbrand, Londres, 2000, p. 22-23 et 37 et A. WELCH, “Wordly and Otherwordly Love in Safavi Painting“, Persian Painting from the Mongols to the Qajars, Éditions R. Hillenbrand, Londres, 2000, p. 303 et p. 309.
  • I. STCHOUKINE, Les Peintures des manuscrits de Shâh ’Abbâs à la fin des Safavîs, Paris, 1964, pp. 53-56, pp. 171-173 et suivantes.
  • Persian and Mughal Art, Londres, Colnaghi, 1976, n° 52, p. 75-76.

(Source : Musée du Louvre)

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