Firouzeh Nahavandi, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Pendant des siècles, les sociétés iraniennes ont développé des techniques sophistiquées pour gérer l’eau dans un environnement aride. Aujourd’hui, la surexploitation des ressources, les choix de développement, la corruption et les tensions géopolitiques transforment cette question vitale en l’un des défis majeurs de l’Iran contemporain — un défi encore accentué par la guerre en cours.
Situé dans la grande ceinture aride qui s’étend du Sahara à l’Asie centrale, l’Iran connaît depuis toujours des conditions climatiques difficiles. Dans de vastes régions du pays, l’eau est une ressource rare et précieuse. Cette contrainte a profondément façonné l’organisation des sociétés iraniennes. Très tôt, elles ont développé une véritable culture de la gestion de l’eau fondée sur l’adaptation aux contraintes naturelles et sur la préservation de la ressource. Mais cet équilibre fragile est aujourd’hui en train de se rompre.
L’histoire et l’évolution de ces systèmes hydrauliques ont été largement étudiées par les chercheurs, notamment dans les travaux d’Henri Goblot et de Willem Floor, ainsi que dans les analyses contemporaines de Kaveh Madani sur la crise hydrique iranienne.
Le qanat : une invention révolutionnaire
Le système hydraulique le plus emblématique est celui du qanat. Mis au point il y a plus de deux millénaires, il consiste en une galerie souterraine légèrement inclinée qui capte l’eau des nappes phréatiques situées dans les piémonts montagneux et la transporte vers les zones habitées ou agricoles.

Cette technique présente plusieurs avantages décisifs dans un climat désertique : l’eau circule sous terre et échappe largement à l’évaporation, l’écoulement lent protège les nappes phréatiques et le système fonctionne sans énergie mécanique.
L’un des exemples les plus impressionnants se trouve dans la ville de Gonabad, dans l’est du pays. Son qanat, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, s’étend sur plus de 30 kilomètres et certaines galeries atteignent près de 300 mètres de profondeur. Construit il y a plus de deux mille cinq cents ans, ce réseau fonctionne encore aujourd’hui, illustrant le niveau d’ingénierie hydraulique atteint par les sociétés anciennes du plateau iranien.

Les qanats n’étaient pas seulement une prouesse technique : ils reposaient aussi sur une organisation sociale élaborée. Dans les villages, la distribution de l’eau était assurée par un responsable appelé mirab, chargé de répartir les droits d’irrigation entre les agriculteurs selon un calendrier précis. Chaque famille disposait d’un temps déterminé pour irriguer ses terres.
Dans ces sociétés rurales, l’eau était considérée comme un bien commun soumis à une véritable « justice de l’eau » : détourner la ressource au détriment des autres membres de la communauté était perçu comme une faute grave.
La maîtrise de l’eau a également joué un rôle essentiel dans les grandes réalisations de l’Empire achéménide (v. 550-330 avant notre ère).
Le site de Persépolis témoigne d’une planification hydraulique remarquable. Les ingénieurs achéménides y avaient aménagé, quelque cinq cents ans avant notre ère, un réseau sophistiqué de canaux et de systèmes de drainage afin de protéger les bâtiments monumentaux contre les inondations saisonnières et assurer l’approvisionnement du complexe.
Outre les qanats, les villes iraniennes avaient développé d’autres infrastructures ingénieuses pour conserver l’eau. Les ab anbar, vastes citernes souterraines destinées au stockage de l’eau potable, permettaient de constituer des réserves pour les périodes de sécheresse. Elles étaient souvent associées à des tours de ventilation appelées bâdgir, qui captaient les vents dominants et permettaient de refroidir l’air ainsi que l’eau stockée.

Du savoir-faire ancien à la crise contemporaine
Malgré cet héritage hydraulique remarquable, l’Iran est aujourd’hui confronté à une crise de l’eau d’une ampleur inédite. Les équilibres environnementaux qui avaient permis pendant des siècles une gestion relativement durable des ressources hydriques ont profondément changé au cours des dernières décennies.
Au début du XXᵉ siècle, l’Iran comptait plus de 50 000 qanats actifs qui alimentaient villes et terres agricoles. Aujourd’hui, une grande partie de ces réseaux est abandonnée ou asséchée. L’urbanisation rapide, le pompage intensif dans les nappes phréatiques et la transformation des systèmes agricoles ont profondément bouleversé les équilibres hydrologiques.
La centralisation administrative, les projets hydrauliques mal planifiés et la corruption dans l’attribution des concessions agricoles ou des infrastructures ont également contribué à fragiliser ou à détruire des systèmes traditionnels qui avaient pourtant fonctionné durablement pendant des siècles.
L’Iran reçoit aujourd’hui en moyenne environ 250 millimètres de précipitations par an, soit près de trois fois moins que la moyenne mondiale. Si cette contrainte climatique est ancienne, les politiques de développement adoptées depuis plusieurs décennies ont considérablement accentué les tensions environnementales. https://www.youtube.com/embed/jshJ_oz3XAU?wmode=transparent&start=0
L’agriculture absorbe près de 90 % des ressources hydriques du pays, souvent à travers des techniques d’irrigation peu efficaces. La multiplication des barrages et l’exploitation massive des nappes phréatiques ont profondément modifié les équilibres hydrologiques.
Des tensions sociales croissantes
La dégradation de l’environnement se manifeste désormais dans plusieurs régions du pays.
Le lac d’Ourmia, dans le nord-ouest de l’Iran, a perdu de 80 à 90 % de sa surface depuis les années 1990. La ville d’Ispahan offre un autre exemple révélateur : le fleuve Zayandeh Roud, qui traversait autrefois la ville, est aujourd’hui asséché.
Dans certaines régions, l’abaissement du niveau des nappes phréatiques provoque l’affaissement des sols, phénomène qui menace les infrastructures et les zones urbaines. Parallèlement, la dégradation des ressources hydriques accentue les tensions sociales dans les zones rurales, où l’accès à l’eau devient de plus en plus difficile pour les populations et les agriculteurs.
Dans la province du Khouzestan (au sud-ouest du pays), la pénurie d’eau potable, les tempêtes de poussière et la pollution industrielle ont également provoqué, ces dernières années, de nombreuses manifestations.
Cette situation contribue aussi à des migrations internes croissantes, certaines régions devenant de moins en moins habitables en raison de la raréfaction de l’eau et de la désertification.
La crise est devenue si profonde que certains responsables iraniens ont même évoqué l’idée de déplacer la capitale hors de Téhéran — une hypothèse longtemps impensable qui révèle l’ampleur des déséquilibres environnementaux et démographiques auxquels la métropole est aujourd’hui confrontée.
La guerre actuelle pourrait transformer la crise de l’eau en catastrophe
Dans un pays déjà frappé par une pénurie d’eau structurelle, la guerre déclenchée le 28 février dernier peut agir comme un puissant accélérateur de crise. Des frappes contre les infrastructures énergétiques ou industrielles majeures, conjuguées aux désorganisations économiques, feraient peser une pression supplémentaire sur des ressources hydriques déjà au bord de l’épuisement.
Car, au-delà des affrontements militaires, c’est peut-être la bataille pour l’eau qui déterminera l’avenir du pays.
La crise hydrique que traverse l’Iran dépasse largement la seule question environnementale. Elle résulte d’un enchevêtrement de transformations profondes : croissance démographique rapide, politiques agricoles intensives, urbanisation accélérée et abandon progressif des systèmes hydrauliques traditionnels qui avaient pourtant permis pendant des siècles de gérer la rareté de l’eau sur le plateau iranien. L’assèchement de nombreux aquifères, la disparition de lacs et de zones humides ainsi que la surexploitation des nappes souterraines témoignent de l’ampleur du déséquilibre écologique auquel le pays est désormais confronté.
À ces fragilités structurelles s’ajoutent aujourd’hui des tensions économiques et géopolitiques susceptibles d’accentuer encore les pressions sur les ressources naturelles. Dans un tel contexte, la question de l’eau ne relève plus seulement de la gestion environnementale : elle devient un enjeu central de stabilité économique, sociale et politique.
Car, dans un pays façonné depuis des millénaires par la rareté de l’eau, sa disparition progressive n’est pas seulement une crise écologique : elle menace un équilibre historique entre société, territoire et ressources.
Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Téhéran (+4:30)